Découvrir qu’on est HPI à l’âge adulte: “Ma différence a enfin reçu un nom”
Que se passe-t-il lorsqu’on découvre sur le tard qu’on est surdoué ? « Penser vite, ressentir profondément et mener de riches dialogues intérieurs ont toujours fait partie de moi, témoigne Marie. Je ne réalisais pas que ce n’était pas le cas de tout le monde. »
Marie se décrit comme une personne ‘câblée autrement’. Elle pense vite, avec une logique analytique et un sens aigu de la complexité. Elle perçoit aussi finement les gens et les situations sociales. Ces aptitudes cognitives et sociales sont indissociables de sa façon de penser – ou plutôt de la fréquence à laquelle elle pense.
« Depuis toujours, je mène de longues conversations intérieures, raconte-t-elle. Je préfère aborder un problème dans toutes ses nuances. Je ne pense pas en noir et blanc ni même en couleurs franches, mais en tons pastel. Ce que les autres disent ou font, ce que moi-même je ressens ou pense, tout devient matière à réflexion profonde. Mon esprit ne s’arrête jamais. »
Un équilibre fragile dans les relations et le travail
Ses relations avec les autres créent parfois des tensions. « J’aime me mettre à l’écoute des besoins de chacun, mais j’ai du mal à supporter la rigidité et les règles absurdes. J’aime trouver des solutions créatives, sortir du cadre pour obtenir un bon résultat, et je cherche sans cesse de nouveaux défis. Ce que je préfère, c’est concevoir, réfléchir. La mise en œuvre, en revanche, se heurte souvent à des limites frustrantes. »
Marie préfère ne pas se dire ‘surdouée’. « Dans ma famille, j’ai appris très tôt à m’adapter à ce qu’on attendait de moi. Cela s’est répété à l’école, dans mes relations sociales, au travail, dans mon mariage et ma famille. J’ai toujours été la fille sage, discrète, avec peu de besoins. C’est pourquoi j’ai du mal avec le terme ‘surdoué’ : il semble sous-entendre qu’on est meilleur ou plus intelligent. Je ne me suis jamais sentie ainsi. Au contraire, j’ai toujours trouvé les autres plus intelligents que moi. Et puis, j’aimerais qu’on me voie pour plus que mon intelligence. Je me considère plutôt comme une personne à la sensibilité profonde. Le masque que je porte parfois face au monde cache en réalité une certaine insécurité. »
La douance est entourée de nombreux clichés.
« Cette réserve, beaucoup la partagent, explique Lore Dewulf, pédagogue et spécialiste de la douance. La plupart des personnes concernées n’osent pas dire ouvertement qu’elles sont surdouées. » Elle-même surdouée, Lore Dewulf accompagne depuis des années des personnes dites ‘à haut potentiel’.
Déconstruire les idées reçues
« La douance est entourée de nombreux clichés, poursuit Lore. On pense qu’elle garantit la réussite, qu’on est forcément ambitieux, arrogant ou un génie maladroit sur le plan social. La réalité est bien plus nuancée. Beaucoup de personnes surdouées sont en réalité sous-performantes : elles n’ont jamais obtenu de diplôme élevé ou occupent un emploi bien en deçà de leurs capacités. Cela vient souvent d’une enfance sans défis ni stimulation. Quand tout réussit facilement, on ne développe pas les compétences nécessaires pour faire face à l’échec. Alors, à la première vraie difficulté, on abandonne. »
Autre idée reçue : la douance ne concernerait que l’intelligence cognitive. « C’est faux. L’intelligence émotionnelle, sociale ou la créativité peuvent jouer un rôle tout aussi important. La ‘couleur’ de la douance diffère selon chacun : certains excellent dans l’analyse, d’autres dans la pensée créative, la réflexion morale ou l’empathie. Aucun surdoué ne ressemble exactement à un autre. Beaucoup se taisent par peur d’être incompris. Il semble même que plus d’un adulte sur deux à haut potentiel ignore qu’il l’est. »
Mettre enfin des mots sur sa différence
Marie, elle, n’en avait pas conscience durant sa première moitié de vie. C’est par hasard qu’elle a rencontré Lore Dewulf. « Je cherchais d’abord un accompagnement, car mon mariage de 20 ans venait de se briser. Cela soulevait beaucoup de questions, personnelles et professionnelles. Que voulais-je faire de la deuxième partie de ma vie ? Je ne m’attendais pas à ce que la question de la douance surgisse. Penser vite, ressentir profondément et mener de riches dialogues intérieurs étaient pour moi une évidence. Je ne pensais pas que ce n’était pas le cas de tout le monde. Et j’ai découvert que je m’étais toujours adaptée aux besoins des autres.
Mon métier d’assistante sociale reflète cette disposition : j’aime comprendre l’autre, les dynamiques sociales, la complexité. Je me questionne sans cesse, moi et mes présupposés. Cette manière d’être nourrit ma passion pour ce que je fais. Mais elle a aussi fait passer ma vie au second plan. La question de savoir qui je suis vraiment, et ce dont moi j’ai besoin, n’est apparue qu’au moment où le terme ‘surdouée’ a été prononcé à mon encontre. »
« Très jeunes, les personnes à haut potentiel sentent qu’elles sont différentes, enchaîne Lore. Et en même temps, elles perçoivent parfaitement ce qu’adultes et camarades attendent d’elles. Pour être acceptées, elles s’y adaptent. Ce comportement de caméléon peut finir par provoquer une forme d’aliénation. Le masque qu’on met un jour devient une fausse identité, souvent de manière inconsciente. Découvrir tout cela bien plus tard peut être déstabilisant. Certains se demandent quel autre chemin leur vie aurait pu prendre. D’autres ne parviennent plus à identifier leurs vrais besoins. »
Une quête: apprendre à vivre sans masque
« C’est un cheminement, continue Marie. J’ai appris à cacher ma façon de penser et de ressentir, par peur d’être rejetée ou incomprise. Même dans mes amitiés, j’adaptais mes ‘versions’ de moi-même à la personne que j’avais en face. Avec Lore, j’ai commencé à me voir autrement. Depuis, je cherche à vivre selon mes propres valeurs. J’ai besoin de plusieurs relations sociales pour me nourrir, et le désir de profondeur est profondément ancré en moi.
Je m’étais toujours adaptée aux besoins des autres.
Sans l’avoir cherché, j’ai aujourd’hui beaucoup d’amies surdouées, et je ressens une vraie affinité avec des femmes plus âgées de 10 à 20 ans. En même temps, j’ai besoin de défis et de diversité. Mes centres d’intérêt sont multiples, et j’aime ça. La peur d’être jugée trop intense ou incomprise, j’essaie de la dépasser. C’est un apprentissage. Parfois, je retombe dans mes anciens schémas. Aujourd’hui, j’accepte mieux ma complexité. Je suis ce que je suis, et je ne veux plus le cacher. »
Faut-il être suivi par un pro?
« Un accompagnement professionnel n’est pas indispensable, commente Lore Dewulf. Ce n’est utile que si la personne se sent bloquée durablement. Pour d’autres, la sensibilisation et une bonne information suffisent. Vous pouvez déjà poser des gestes concrets : être plus conscient dans vos amitiés, chercher des personnes qui vous ressemblent, parler avec votre supérieur de ce qui vous met en état de flow et de la manière d’éviter la surcharge ou l’ennui.
Inutile de dire explicitement que vous êtes surdoué ; il suffit souvent d’exprimer vos besoins. Mais attention à ne pas aller trop vite. Certaines personnes, après avoir découvert leur douance, veulent tout changer du jour au lendemain. C’est rarement souhaitable, ni durable. Donnez-vous un an avant de prendre de grandes décisions. Laissez passer les quatre saisons : elles vous apporteront la clarté nécessaire. »
Auteur: Thomas Detombe
Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici