Anouk Buelens - Terryn
“J’ai décidé de ne pas soigner mes proches”
Chroniqueuse et médecin généraliste, Anouk Buelens – Terryn écrit sur la pratique quotidienne. Cette fois-ci, elle rappelle un enjeu fondamental: savoir poser ses limites, même avec ceux qu’on aime.
Mon stagiaire est un peu distrait ce matin, me dis-je en essayant de me concentrer sur le dossier du patient suivant. Mais bon, en tant qu’étudiant en médecine en dernière année, il s’agit de son dernier stage avant de devoir passer son grand examen clinique final. Peut-être que le stress commence à se faire sentir.
En rangeant son téléphone portable dans la poche de son pantalon, il remarque mon regard dubitatif. « Tout va bien ? » demandé-je. Dans la foulée, il me demande prudemment si j’ai un instant pour un cas personnel. Son père s’est retrouvé hier aux urgences. « Je l’ai pourtant examiné et ses résultats de laboratoire étaient bons hier. Ai-je manqué quelque chose? »
Ensemble, nous passons en revue toutes les données dont nous disposons, après quoi nous osons conclure qu’un diagnostic de calculs biliaires est effectivement peu probable. Tout comme nos collègues des urgences le lui ont déjà assuré. Pourtant, son père campe sur ses positions et reste convaincu que c’est la cause de ses symptômes. À voix basse, mon stagiaire m’avoue qu’il pense qu’il s’agit peut-être simplement d’un muscle foulé. Mais son père ne veut rien entendre de cette hypothèse.
Les limites qu’on essaye de se fixer sont loin d’être évidentes.
« Tu sais, c’est aussi quelque chose que nous devons apprendre en tant que médecins, tenté-je de replacer. Pour ma part, j’ai décidé de ne pas soigner mes amis ou les membres de ma famille. Enfin, j’essaie de me fixer cette limite. Non pas parce que je ne veux pas les aider, mais parce que de nombreux éléments viennent alors perturber mon attitude neutre. L’absence d’un dossier médical, par exemple. Ou la possibilité que tout ne soit pas dit. Et si, pour une fois, je passais à côté de quelque chose? De plus, je constate que mes conseils sont parfois ignorés. Cela arrive évidemment aussi avec mes patients, mais cela devient bien plus personnel quand quelqu’un que vous aimez balaie votre avis. Cela me fait alors fortement douter de moi-même: suis-je réellement jugée assez compétente? »
Sur ce dernier point, il se reconnaît pleinement : « J’avais tellement peur qu’ils trouvent malgré tout des calculs biliaires aux urgences! » Je lui réponds que, de mon point de vue, il montre qu’il est prêt pour son examen. Il a fait preuve de raisonnement clinique et ose rassurer en l’absence de symptômes d’alarme. Ce n’est pas évident pour quelqu’un qui se trouve au tout début de sa carrière. D’un pas désormais plus assuré, il se lève pour appeler le patient suivant.
Le soir même, une amie m’envoie, inquiète, une photo d’une éruption cutanée chez son tout-petit. Elle sait que je ne travaille pas, mais me demande si je peux quand même jeter un rapide coup d’œil. Je me sens soudain aussi incertaine que mon jeune collègue ce matin. Je pose néanmoins quelques questions complémentaires avant d’oser, moi aussi, la rassurer. Ces limites que je viens d’évoquer... elles restent décidément loin d’être évidentes.
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