Anouk Buelens - Terryn

“Toutes les blessures ne se guérissent pas avec des points de suture”

Anouk Buelens - Terryn Dr. Anouk Buelens - Terryn est médecin généraliste en formation et écrit sur la pratique quotidienne

Chroniqueuse et médecin généraliste, Anouk Buelens – Terryn écrit sur la pratique quotidienne. Cette fois-ci, elle mentionne le deuil difficile, et la douleur de la perte d’un être cher.

« Qu’est-ce que vous fêtiez ce soir? », tenté-je pour briser le silence en déployant le champ stérile. Quelques instants peu plus tôt, mon patient se tenait penaud à l’accueil du cabinet, une serviette rougie serrée autour de la main. Ce soir-là, le quartier de citron vert n’a pas atterri dans son troisième gin-tonic ; le couteau de cuisine, lui, s’est logé dans le coussinet de son pouce.

« Le décès de ma femme, il y a maintenant un an », marmonne-t-il. Aussitôt, je regrette ma question trop légère. « Pardon », balbutié-je. Une excuse brève, que je répète. Avec mes gants stériles, je peux difficilement exprimer ma compassion autrement que par une infime tape sur son pouce désinfecté. Il accroche alors son doigt au mien et serre fort. J’y lis qu’il me pardonne mon brise-glace maladroit. Peut-être est-il même reconnaissant que le sujet soit ainsi abordé? Je ne croise pas son regard: il fixe la lampe qui éclaire mon champ opératoire. Chercherait-il la lumière au bout du tunnel?

À la première piqûre, il ne bronche pas. L’anesthésie fait bien effet – ou est-ce l’ivresse de l’alcool? Comme s’il devinait mes pensées, il raconte comment ces 12 mois sans elle ont filé dans un brouillard. Et comment chaque jour semblait pourtant s’étirer interminablement. Comment aussi l’alcool a émoussé la douleur. Car comment fait-on pour vivre après la perte de son partenaire? En proie aux ruminations, il tente de se souvenir de ses derniers mots à elle. En vain. 

Peut-on être aidé quand on n’arrive pas à s’exprimer?

« Pouvoir faire ses adieux est important pour le processus de deuil », murmuré-je en nouant le deuxième point. Il remarque sans doute la larme qui perle au coin de mon œil, mais je ne cherche pas à cacher mon émotion. Je revis soudain, avec une netteté troublante, la dernière étreinte de ma grand-mère: un geste par lequel elle exprimait son amour, incapable de le dire avec des mots. Cet homme, lui aussi, semble lutter avec cette proximité physique.

« J’aimerais pouvoir dire à mes filles combien je les aime. » Les suggestions de son entourage de consulter un psychologue, il les a jusqu’ici écartées. Peut-on être aidé quand on n’arrive pas à s’exprimer? Les nombreuses bouteilles dans son bac à verre racontent pourtant une histoire que ses enfants perçoivent bien. L’un boit avec lui, l’autre l’évite de plus en plus. Il a honte de ces deux situations.

Je termine le troisième point, et il me remercie pour la conversation. Je n’ai presque rien dit, mais nous semblons nous être compris. S’apprêtant à partir, il saisit ma main avant de m’attirer dans une étreinte appuyée. Alors qu’il me relâche en sanglotant, je comprends pleinement son sentiment: toutes les blessures ne se guérissent pas avec des points de suture.

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