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L’art sur ordonnance

Julie Luong

Prendre la direction du musée plutôt que celle de l’hôpital ? À Montréal, un projet-pilote permet désormais aux médecins de prescrire des visites au musée à leurs patients souffrant de dépression, d’Alzheimer ou de diabète. Mais quels sont les réels bienfaits de l’art sur la santé ?

Du Picasso une fois par semaine et du Matisse à volonté? Au Canada, il existe depuis novembre dernier des « ordonnances muséales ». En complément du traitement classique, le médecin peut désormais prescrire une visite remboursée au musée. Des études scientifiques font depuis longtemps état des bienfaits de l’art sur la santé, qu’il s’agisse de la peinture, de la littérature, de la danse ou de la musique.

Le neurobiologiste et professeur au Collège de France Jean-Pierre Changeux a ainsi expliqué dans son livre « Du vrai, du beau, du bien » (Odile Jacob, 2008) que la contemplation du beau déclenchait une production de dopamine, l’hormone du plaisir. La contemplation d’une oeuvre d’art sollicite plus exactement le cortex frontal, qui préside au raisonnement. Mais quand l’oeuvre nous plaît, notre cerveau a tendance à augmenter la luminosité, le contraste et les couleurs pour mieux l’apprécier. L’expérience esthétique est en route. Ce sont ensuite nos neurones miroirs qui entrent en jeu: ces neurones de l’empathie nous permettent de nous identifier à autrui, même si nous n’avons jamais vécu la même situation que cette personne. Bref, en contemplant le beau, nous nous donnons l’occasion d’aller mieux mais aussi de nous montrer meilleurs!

Une récente enquête publiée dans le British Journal of Psychiatry a par ailleurs montré que les visites culturelles (cinéma, théâtre, musée) réduisaient les risques de souffrir de dépression au cours de sa vie de 32 %. Le chiffre grimpe à 48 % lorsque ces activités ont lieu plusieurs fois par mois ! Mais en réduisant le stress et l’anxiété, la culture pourrait aussi aider à lutter contre des maladies aussi diverses que le diabète, l’obésité, les troubles cardiovasculaires, les maladies auto-immunes, etc.

LE MONDE MÉDICAL COMMENCE À PRENDRE CONSCIENCE QUE LA SANTÉ NE DÉPEND PAS EXCLUSIVEMENT DE LA MÉCANIQUE DU CORPS

UN FACTEUR D’INTÉGRATION

Si aller au musée est déjà une bonne chose, quoi de mieux que de produire soi-même une oeuvre? L’artiste Emmanuelle Williot anime des ateliers d’art-thérapie au service de psychiatrie du CHU Brugmann. « Il existe un lien très fort entre le monde artistique et la psychiatrie, car l’artiste essaie souvent d’aller chercher la marge et en psychiatrie, vous êtes dans cette marge », explique-t-elle. Créer permet d’exprimer des émotions complexes, de se réapproprier son vécu et de le partager, mais pas seulement. Le travail artistique permet aussi de trouver une nouvelle place dans la société, en fréquentant un atelier, en exposant, en montrant ses réalisations. « Être dans une démarche artistique, cela donne la possibilité d’avoir à nouveau un ancrage dans la cité car il s’agit de disciplines reconnues, valorisées. La démarche de l’art-thérapie est d’ailleurs purement artistique. Si elle a des effets thérapeutiques, c’est toujours de surcroît. »

Telle est la nuance de taille avec l’initiative canadienne qui semble indiquer que la fréquentation d’un musée pourrait avoir le même effet qu’un médicament... Or, l’art ne peut être cantonné au domaine du « feel good »: il est aussi là pour dénoncer, déranger, ébranler.  » L’initiative canadienne est formidable, mais en même temps, je crois qu’il est important d’apporter un cadre. Une personne qui n’a aucun prérequis en art et qu’on envoie au musée pourrait justement se sentir mal, insécurisée, se sentir dévalorisée de ne pas comprendre, de ne pas être touchée par ce qu’elle voit », estime Emmanuelle Willliot. Une question d’accompagnement mais aussi de confiance en soi. « Comme en art-thérapie, l’important est de ne pas s’enfermer dans la croyance de ce que nous pouvons et ne pouvons pas faire. « 

 » Il est évident que l’expression culturelle est un déterminant de santé important. Mais cela ne signifie pas seulement avoir accès à des biens culturels mais aussi produire des biens culturels qui permettent de penser le monde « , estime également Dennis Mannaerts, directeur de l’asbl  » Cultures et santé ». Car si une visite au musée peut permettre de se sentir mieux, il ne s’agit encore que d’une forme de « consommation ».

 » C’est pourquoi l’initiative canadienne me laisse perplexe, poursuit Denis Mannaerts. Mais d’un autre côté, je trouve ça positif car cela montre que le monde médical est en train de prendre conscience que la santé ne dépend pas que de la mécanique du corps. «  Longtemps, l’alimentation et l’exercice physique ont en effet été considérés comme les deux piliers de la prévention. Or, on se rend compte aujourd’hui que le lien social et l’art sont tout aussi déterminants pour la santé. N’attendons pas une ordonnance pour nous mettre à la beauté!

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